
Du bricolage discret à la question du cadre
En 2026, l’intelligence artificielle n’est plus une abstraction dans le secteur médico-social. Elle n’est pas non plus un projet structuré, porté par des directions ou inscrit dans des schémas directeurs numériques. Elle est ailleurs. Dans les interstices du travail quotidien. Dans ces gestes discrets que l’on ne formalise pas toujours, mais qui disent beaucoup de l’état réel des organisations.
Lorsque l’on prend le temps d’écouter les professionnels, une même phrase revient, sous des formes différentes : « J’essaie parfois, quand je manque de temps. » Cette phrase n’exprime ni un engouement technologique, ni une stratégie numérique. Elle traduit une fatigue, une recherche de respiration, une tentative de faire face à une charge devenue difficilement soutenable.
L’IA n’est pas arrivée par la porte des projets
Contrairement à d’autres outils numériques, l’IA n’a pas été déployée dans les ESMS à travers des appels à projets ou des décisions institutionnelles. Elle est entrée par le côté. Par l’usage individuel. Par l’initiative personnelle. Un cadre qui cherche à reformuler un écrit trop long. Un responsable qualité qui tente de synthétiser un rapport dense. Un professionnel qui souhaite clarifier un texte avant de le transmettre. Ces usages sont rarement revendiqués. Ils sont parfois tus. Non par dissimulation, mais parce qu’ils ne trouvent pas encore leur place dans un cadre partagé. L’IA est utilisée comme on utilise un pense-bête ou un brouillon. Elle aide à préparer, jamais à décider.
Ce que font réellement les professionnels
Les gestes observés sont étonnamment simples. L’IA est sollicitée pour mettre de l’ordre dans des écrits, pour reformuler sans trahir le sens, pour alléger le poids de documents trop techniques. Elle sert à comprendre, à clarifier, à rendre lisible. Elle n’intervient ni dans l’évaluation des personnes, ni dans les décisions engageantes, ni dans la relation d’accompagnement elle-même. Cette sobriété des usages est révélatrice. Elle montre que les professionnels ne cherchent pas à déléguer leur responsabilité. Ils cherchent à préserver leur énergie pour ce qui fait le cœur de leur métier.
Une maturité numérique fragmentée
Sur le terrain, les niveaux d’appropriation sont très inégaux. Certains professionnels n’utilisent jamais l’IA, par prudence ou par manque de repères. D’autres y ont recours ponctuellement, dans des moments de surcharge. Quelques-uns l’utilisent plus régulièrement, souvent parce qu’ils ont pris le temps d’explorer seuls, sans accompagnement formel. Cette hétérogénéité ne pose pas problème en soi. Elle devient délicate lorsqu’elle n’est pas reconnue. Lorsqu’elle n’est ni nommée, ni accompagnée. L’IA devient alors un objet flou, source de fantasmes et de malentendus.
Le vrai risque : l’usage isolé
Ce qui fragilise aujourd’hui les établissements, ce n’est pas l’existence de ces usages, mais leur caractère isolé. L’IA est utilisée sans être discutée, sans être cadrée, sans être partagée. Elle reste dans l’angle mort des organisations. Dans ce contexte, les professionnels avancent seuls, avec leurs doutes, leurs essais, parfois leurs erreurs. Les cadres hésitent à autoriser clairement. Les directions perçoivent un risque sans toujours pouvoir le qualifier. Le silence devient alors un facteur de tension.
Ce que révèle l’IA, au fond
L’intelligence artificielle ne crée pas la surcharge administrative. Elle la rend visible. Elle ne crée pas le manque de temps. Elle l’expose. Elle agit comme un révélateur des fragilités organisationnelles déjà présentes. C’est pour cela qu’elle suscite autant de réactions contrastées. Certains y voient une menace. D’autres un soulagement. En réalité, elle met en lumière une question plus large : comment permettre aux professionnels de tenir dans la durée sans perdre le sens de leur engagement ?
Du bricolage à la structuration
À ce stade, une bascule devient nécessaire. Non pour accélérer, mais pour stabiliser. Transformer ces gestes individuels en pratiques sécurisées. Passer du bricolage discret à un cadre explicite. Non pour normer, mais pour protéger. C’est à ce moment que la question de l’acculturation, des règles d’usage et du partage collectif prend tout son sens. Lorsque l’IA cesse d’être un outil caché pour devenir un objet de discussion professionnelle.
Du geste à la preuve, encore
Comme souvent dans le médico-social, ce sont les pratiques réelles qui précèdent les cadres. L’IA ne fait pas exception. Elle est déjà là, sous des formes modestes, parfois fragiles, mais révélatrices. Le travail des directions et de l’encadrement consiste désormais à reconnaître ces gestes, à les sécuriser, et à en faire des preuves d’une organisation capable d’évoluer sans se renier.
Ce n’est pas une révolution. C’est une maturation.