Une personne traverse un conflit familial. Elle ne sait pas comment répondre sans aggraver la situation. Elle ouvre une intelligence artificielle conversationnelle, décrit l’échange et demande de l’aide pour formuler une réponse. Quelques secondes plus tard, le système produit un texte calme, structuré, qui reconnaît l’émotion de l’autre tout en posant une limite. Dans une autre situation, un utilisateur hésite face à une décision importante. L’IA lui propose des critères, distingue plusieurs options et organise les conséquences possibles. Dans les deux cas, le système ne ressent rien, ne comprend pas la situation au sens humain et n’assume aucune conséquence. Pourtant, ses productions peuvent rassurer, structurer, réduire l’incertitude et orienter l’action.

C’est à partir de ce constat qu’une question peut être posée : certaines interactions avec l’IA reproduisent-elles fonctionnellement des effets traditionnellement associés aux fonctions maternelles et paternelles ? Et si oui, quelles conséquences cela peut-il avoir sur le développement de l’autonomie humaine ?

Parler de fonctions, pas de parents artificiels

La distinction entre fonctions « maternelles » et « paternelles » doit être utilisée avec prudence. Elle ne renvoie ni au sexe des parents, ni à des rôles biologiquement déterminés. Elle désigne ici deux ensembles de fonctions relationnelles et développementales. La fonction maternelle peut être comprise comme ce qui contribue à accueillir, contenir, rassurer, mettre en mots une expérience et maintenir une continuité relationnelle. La fonction paternelle renvoie davantage à la différenciation, à la structuration, à l’introduction de limites, à la confrontation avec des contraintes extérieures et à l’autonomisation progressive. Ces catégories sont des outils d’analyse. Elles ne doivent surtout pas conduire à attribuer ces fonctions à l’intelligence artificielle comme si elle possédait une intention ou une vie psychique.

Une IA ne contient pas une personne au sens psychologique. Elle ne rassure pas intentionnellement. Elle ne pose pas une limite parce qu’elle estime qu’elle est nécessaire. Elle génère des formulations qui peuvent produire chez l’utilisateur certains effets comparables à ceux que produisent des interactions humaines.

Une simulation fonctionnelle de la contenance

Les systèmes conversationnels présentent plusieurs caractéristiques susceptibles de produire des effets associés à la contenance : disponibilité immédiate, absence d’impatience visible, possibilité de reformuler, continuité de l’échange et capacité à organiser verbalement une expérience confuse. Une personne peut ainsi passer de « je ne sais pas ce qui m’arrive » à une formulation plus structurée de ce qu’elle ressent. Ce travail de mise en mots peut réellement réduire le désordre subjectif et permettre de préparer une conversation avec un proche ou un professionnel. L’effet est réel chez l’utilisateur. Mais il faut distinguer cet effet de sa source. Le système ne partage pas l’expérience, ne ressent pas la détresse et ne s’engage pas dans la relation. Il produit des signes linguistiques qui peuvent être interprétés comme de l’écoute ou de la compréhension.

Cette distinction est essentielle, car une réponse chaleureuse et ajustée peut augmenter l’autorité perçue du système. Le sentiment d’être compris risque alors de devenir un indice de fiabilité, alors qu’il ne renseigne pas sur la justesse du contenu produit.

Une simulation fonctionnelle de la structuration

L’IA peut aussi produire des effets associés à une fonction structurante : distinguer des éléments, poser des catégories, rappeler des règles, expliciter des contradictions, proposer des étapes ou confronter plusieurs options. Face à une situation confuse, cette structuration peut être utile. Elle réduit la charge cognitive et rend le problème plus facilement manipulable. Mais cette aide comporte une difficulté particulière : la délégation peut commencer avant même la décision. Lorsque l’utilisateur demande à l’IA de définir les critères pertinents, d’ordonner les faits ou d’identifier les options raisonnables, il ne délègue pas seulement la formulation finale. Il délègue une partie du cadrage du problème. La réponse devient alors le premier cadre disponible. Elle peut orienter l’attention avant que l’utilisateur ait formulé ses propres critères.

Cette antériorité de l’assistance constitue un enjeu psychologique majeur. Une réponse structurée ne remplace pas nécessairement le jugement, mais elle modifie les conditions dans lesquelles ce jugement se forme.

Ce que l’IA ne peut pas reproduire

La limite la plus importante apparaît lorsqu’on compare ces effets fonctionnels avec une relation parentale réelle. Une fonction parentale humaine ne se réduit pas à la qualité d’une réponse. Elle s’inscrit dans une relation avec une personne qui possède ses propres besoins, ses propres limites, son histoire et une responsabilité. Un parent peut maintenir une limite malgré le désaccord. Il peut être indisponible. Il peut décevoir. Il peut reconnaître une erreur, réparer et rester engagé dans la relation malgré le conflit. L’IA ne possède aucune de ces propriétés relationnelles. Elle ne fait aucun sacrifice, n’assume aucune conséquence et ne maintient aucune position en raison d’un engagement personnel. Elle peut générer une phrase telle que « je comprends votre frustration, mais cette limite reste nécessaire ». Pourtant, cette limite ne possède aucune existence relationnelle propre. L’utilisateur peut reformuler la demande et solliciter immédiatement une autre réponse. Nous pouvons donc parler d’une contenance sans engagement et d’une structuration sans responsabilité.

La résistance de l’autre participe aussi au développement

Cette différence conduit à un point plus profond. Certaines fonctions parentales ne contribuent pas au développement uniquement parce qu’elles apportent du soutien. Elles participent également à la construction de l’autonomie parce qu’elles confrontent progressivement l’individu à une altérité qui ne peut pas être entièrement contrôlée. L’autre humain ne répond pas toujours immédiatement. Il comprend parfois mal. Il peut refuser, être fatigué, maintenir une position ou ne pas fournir la réponse attendue. Ces imperfections ne sont pas toutes souhaitables en elles-mêmes. Mais elles participent à l’apprentissage de l’attente, de la frustration, de la négociation, de la réparation et de la différenciation. Une IA hautement personnalisable peut réduire une partie de cette résistance. Si une réponse ne convient pas, elle peut être reformulée. Le ton peut être ajusté. Le niveau de contradiction peut être augmenté ou diminué. Ce confort interactionnel constitue une ressource. Il peut également réduire certaines occasions d’apprendre à composer avec une altérité qui ne s’adapte pas continuellement à nos attentes.

L’enjeu n’est pas la substitution, mais la trajectoire de reliance

La question la plus pertinente n’est donc pas de savoir si une IA peut « remplacer » symboliquement un père ou une mère. Elle consiste plutôt à observer ce que l’usage répété modifie dans la régulation de l’utilisateur. La reliance désigne le degré d’appui effectif sur les productions du système. Une reliance peut être faible, ponctuelle et facilement réversible. Elle peut aussi devenir stratégique, puis réflexe, lorsque la consultation devient la première réponse à une difficulté. L’enjeu développemental apparaît lorsque certaines opérations ne sont plus suffisamment exercées sans assistance : mettre soi-même une émotion en mots, supporter une hésitation, produire un premier raisonnement imparfait, maintenir une décision ou préparer une réponse relationnelle sans solliciter immédiatement le système. L’IA ne provoque pas mécaniquement cette évolution. Dans d’autres configurations, elle peut au contraire soutenir l’apprentissage, élargir les ressources disponibles et favoriser l’autonomie.

La question devient alors celle de la trajectoire : l’assistance augmente-t-elle progressivement la capacité à reprendre l’activité seul, ou devient-elle nécessaire pour fonctionner correctement ?

De l’étayage à l’autonomie

Une aide peut être considérée comme un étayage lorsqu’elle permet d’accomplir une opération encore difficile tout en soutenant son appropriation progressive. Dans cette perspective, l’objectif n’est pas de supprimer l’IA, mais d’éviter que son utilisation fasse disparaître toutes les occasions d’exercice autonome.

Pour une décision importante, l’utilisateur peut par exemple formuler ses propres critères avant de consulter le système. Pour une situation relationnelle, il peut identifier ce qu’il souhaite reconnaître, défendre et proposer avant de demander une reformulation. Pour une difficulté émotionnelle, la production générée peut servir à enrichir une première tentative de mise en mots plutôt qu’à la remplacer systématiquement.

Cette pratique maintient une boucle de régulation dans laquelle l’humain conserve des critères propres, vérifie lorsque le niveau de risque l’exige et reste capable de reprendre l’activité sans assistance.

Une nouvelle définition pratique de l’autonomie

L’arrivée des IA conversationnelles oblige peut-être à préciser ce que nous appelons autonomie. Être autonome ne signifie pas tout accomplir seul. Les humains utilisent depuis toujours des médiations : langage, écriture, outils, institutions et autres personnes. L’autonomie peut plutôt être comprise comme la capacité à utiliser des ressources extérieures sans leur abandonner les opérations que nous devons encore pouvoir comprendre, reprendre, vérifier et assumer. Dans cette perspective, les effets associés aux fonctions maternelles ou paternelles ne deviennent pas problématiques parce qu’ils sont produits par une IA. Ils le deviennent lorsque l’aide prend durablement la place d’opérations nécessaires au développement de la personne. La question décisive n’est donc pas : « L’IA peut-elle nous rassurer ou nous structurer ? » Elle le peut fonctionnellement dans certaines interactions. La question est plutôt : ce soutien nous permet-il progressivement de mieux nous contenir, nous structurer, tolérer l’incertitude et agir sans assistance lorsque cela devient nécessaire ?

C’est probablement dans cette distinction entre étayage et dépendance que se trouve l’un des principaux enjeux psychologiques des usages futurs de l’intelligence artificielle.

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